Disques.
France Gall : «J'ai réussi ma vie»
Il y a trente ans, Michel Berger lui écrivait la première d'une longue et belle série de chansons. Alors que sortent aujourd'hui deux compilations, elle revient sur leur fructueuse collaboration, ses bonheurs, ses drames et... Véronique Sanson.

France Gall a le sourire. La chanteuse, qui aura 57 ans samedi prochain, nous reçoit chez elle pour évoquer ses deux décennies de musique avec Michel Berger, réunies dans une compilation et un coffret disponibles dès aujourd'hui, avant une intégrale le 25 octobre. Beaucoup de souvenirs heureux, ponctués d'épisodes douloureux. « Ma vie a été faite de grands bonheurs et de grands drames », dit-elle. Elle les raconte sans pathos, avec un seul moteur : « Tout pour la musique ».

Les deux compilations qui sortent aujourd'hui marquent l'anniversaire de vos débuts avec Michel Berger, il y a trente ans. A l'époque, aviez-vous eu du mal à retrouver une maison de disques ?
France Gall.
Oui, personne ne voulait miser un kopeck sur moi. Les années 1960 me collaient à la peau. Les gens ne savaient pas très bien qui j'étais, et moi non plus. Avec les textes que je défendais à mes débuts, je n'arrivais pas à être heureuse. Je ressentais un mal-être d'adolescente, tout en faisant un métier d'adulte avec une grosse pression.
« Je les effacerais bien, ces dix premières années de carrière ! » C'était lourd, pour une petite fille comme moi. Je vivais ça comme un boulot : à 16 ans, je prenais le métro et, au lieu d'aller en classe, je participais à des émissions, à des séances photo, et après je rentrais chez moi. Je n'avais pas envie de me montrer, j'avais le sentiment d'être violée en permanence. Je les effacerais bien, ces dix premières années de carrière !

La découverte de Michel Berger, dans les années 1970, a-t-elle été un déclic ?
Oui. Je considère que j'ai véritablement commencé au moment où je l'ai rencontré. J'ai d'abord entendu à la radio l'une de ses chansons, « Attends-moi ». Il y avait une vraie fraîcheur, une modernité. On sentait une gaieté, mais aussi une sensibilité, une façon très simple de dire les choses. C'était exactement ce que j'avais envie de faire.

Avez-vous essayé de le rencontrer ?
Non, ça s'est fait par hasard, dans une émission de radio. Je lui ai dit : « J'aimerais vous faire écouter ce que ma maison de disques veut que je sorte. » Après avoir entendu, Michel m'a confirmé : « C'est absolument nul ! » C'est ce que je ressentais mais que personne ne reconnaissait autour de moi.

Vous souvenez-vous de la première chanson qu'il ait écrite pour vous ?
C'était « Si l'on pouvait vraiment parler », la face B de « la Déclaration d'amour ». Un moment magique... J'ai eu un sentiment d'apaisement la première fois que je me suis assise au piano avec lui. J'avais l'impression d'être enfin à ma place. Sur les premiers disques, Michel a dressé mon portrait. En réécoutant tout ça aujourd'hui, j'y ai découvert une vraie impudeur.

Etait-il votre double masculin ?
Je ne dirais pas ça. On était d'accord sur tout, oui, mais on était différents. Moi, j'étais très sociable et lui pas du tout. J'étais organisée, lui non. Michel me faisait surtout tordre de rire, alors que je pensais que je ne pourrais jamais vivre avec quelqu'un d'aussi triste, d'aussi réservé.

Vos années 1980 sont ensuite triomphales avec, en apothéose, l'album « Babacar », en 1987. Sa tonalité est plus grave...
Absolument. C'est un disque différent, plus sombre. Notre souffrance personnelle, liée à la maladie de notre fille (NDLR : Pauline, décédée de la mucoviscidose en 1997), y est pour beaucoup. C'était épouvantable de parler du disque sans pouvoir raconter les vraies raisons de ce côté sombre. Souffrir en secret, c'est plus dur. Il y avait un décalage terrible entre l'artiste comblée et la maman déchirée. Cela se voyait sur nos visages : nous étions moins gais sur les photos.

C'est pour cela que vous décidez de tout arrêter après la tournée « Babacar » ?
Oui, je voulais être disponible, près de mes enfants. La quarantaine arrivait, aussi, et avec la maladie de notre fille, vieillir signifiait que nous allions inexorablement vers la tragédie.

Votre dernier album avec Michel Berger s'est fait en duo, en 1992.
Ça m'a donné confiance en moi. J'ai vu que je pouvais avoir des idées, alors qu'avant je ne m'occupais de rien. Au départ, j'ai senti que Michel faisait cet album comme un disque de plus, avec des chansons typiquement Berger. Je l'ai poussé dans son écriture pour qu'il aille ailleurs. Je remercie le ciel qu'on ait eu le temps de faire « Double Jeu », car il a disparu tout de suite après.

Avez-vous envie de refaire un disque ?
Non, cela ne me manque pas. J'ai encore besoin de silence et de douceur. Je n'ai pas écouté de musique ces dernières années, à part celle de Michel. Il faudrait que cela vienne de moi, que je me mette à écrire. Là, je ne veux aucun projet.

On ne sent pas de tristesse quand vous évoquez toutes ces chansons...
Ça m'a fait un bien fou de les réécouter, un plaisir auquel je ne m'attendais pas. C'est si agréable de se retourner et d'être fier de ce qu'on a fait. J'ai réussi ma vie d'artiste, ma vie de femme. Que demander de plus ?

Véronique Sanson, qui vient de sortir un nouvel album, reparle beaucoup de son amour pour Michel Berger. Cela vous choque-t-il ?
Non, ça ne m'atteint pas du tout. Véronique a besoin de l'évoquer, elle vit énormément sur le passé. C'est la première fois que je parle d'elle... J'étais amie avec Véronique bien avant de rencontrer Michel. Dans « A votre avis », quand je chante « Je téléphone à une amie pour qu'elle se penche sur ma vie », c'est de Véro qu'il s'agit. En réalité, c'est elle qui m'a appelée de New York, une nuit, à 4 heures du matin. Je lui ai confié : « Je crois que je suis en train de tomber amoureuse de Michel. » Il y a alors eu un blanc d'une minute, puis elle m'a répondu : « Je ne sais pas comment on fait pour ne pas tomber amoureuse de Michel », et elle a raccroché.

Vous vous êtes revues ?
A l'enterrement de Michel. Je l'ai invitée ici. Elle s'est mise au piano, elle voulait le toucher. Plus tard, je l'ai revue dans une boîte, elle m'a sauté dessus : « J'ai une idée extraordinaire, je vais t'écrire ton prochain album ! » J'ai rétorqué : « Ce n'est pas une bonne idée. Je ne peux pas chanter quelqu'un d'autre que Michel. » Je pense qu'elle l'a très mal vécu. C'est la dernière fois que l'on s'est parlé.

Le 21 mars 1965, France Gall remporte l'Eurovision pour le Luxembourg avec « Poupée de cire, poupée de son ». Elle a vendu plus de 20 millions de disques en France au cours de sa carrière. France Gall avec Serge Gainsbourg en 1965.   (INTERPRESS ET WEA/PIERRE TERRASSON.)

Le Parisien, lundi 04 octobre 2004

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