Article paru dans le Figaro du 22/10/2004 - Tous droits résérvés au Figaro.  
 
VARIÉTÉS La chanteuse revient sur ses années Berger avec deux compilations et «Evidemment», un coffret de treize CD

Ni veuve joyeuse ni veuve noire, ni star ni tragédienne : il y a quelque chose d'urbain et de distant à la fois chez France Gall. (DR.)

Le fier bilan de France Gall

Bertrand Dicale
[22 octobre 2004]

On connaît souvent les chanteuses par leurs chansons ; souvent aussi par les gros titres entrevus au kiosque – «Drame d'amour», «Elle craque», «Son couple menacé». Avec France Gall, il y a pléthore de refrains dont les slogans sont passés dans la conversation courante (Débranche, Tout pour la musique, Résiste), le souvenir lancinant de phrases musicales répétées ad libitum (Babacar, Ella elle l'a). Et puis un destin à l'antique : son mari, auteur et compositeur, Michel Berger, foudroyé à 44 ans en 1992, sa fille Pauline disparue à 19 ans en 1997.

Curieusement, elle ne ressemble à rien de ce que tout cela annonce. Ni veuve joyeuse, ni veuve noire ; ni star, ni tragédienne. Il y a quelque chose d'urbain et de distant à la fois chez France Gall. On la devine sur son quant-à-soi en même temps qu'habituée – bien forcée – à raconter sa vie. Elle le dit elle-même : «Il y a un côté de moi qui n'est pas du tout chanteuse. J'ai une éducation très classique.»

Ce mois-ci, elle est très présente chez les disquaires : d'abord une compilation en deux CD avec un efficace single inédit enregistré en 1987, La Seule Chose qui compte ; puis un «long box» de trois CD dans quelques jours et enfin, le 26 octobre, l'intégrale Evidemment (chez Warner), bel objet de plastique transparent, d'une conception très féminine, avec treize CD, un DVD et trois gros livrets. Ces jours-ci, elle est heureuse des interviews, elle qui ne parle pas beaucoup dans la vie. Taiseuse ne veut pas dire malheureuse. Elle se souvient avoir été surprise, jadis, quand elle ne le connaissait pas, par l'air triste de Michel Berger. «Il n'était pas du tout triste, en fait.» Elle avoue aussi : «Je n'avais jamais souffert de ma vie.» Elle avait été star à 16 ans, avait abandonné à 20 ans cette carrière pour «jouer à la fermière» à la campagne, dans une jolie maison avec des chiens, près de celle de ses parents.

Déjà, avant elle, c'était un roman rose. Le grand-père maternel joue des grandes orgues à la cathédrale d'Auxerre et, quand Robert Gall lui demande la main de sa fille, le patriarche refuse : pas de chanteur de variétés dans la famille. Alors le jeune homme enlève sa promise pour l'épouser. Ils auront des jumeaux et une fille, Isabelle, dite Babou. Et, aux fêtes carillonnées, il viendra désormais chanter avec sa belle-famille dans la chorale de la cathédrale. Mais la réprobation se transmettra : «C'était un peu la honte pour ma mère que sa fille soit chanteuse de variétés à 16 ans. Elle comprenait mes raisons, les raisons de mon père, mais elle avait toujours un regard désapprobateur.» Robert Gall n'aura pas une immense gloire comme chanteur, mais comme parolier – La Mamma pour Aznavour, notamment, qui évoque la mort de sa propre mère.

L'éducation musicale de sa fille est toute trouvée, loin de la sévère tradition du grand-père : les journées que son père passe à travailler ses chansons, les visites à Piaf, chez elle ou dans les coulisses des récitals, les disques de Trenet ou Brassens et, surtout, avant le raz-de-marée «Salut les copains», les prodiges de jazz vocal francophone des Double Six et des Swingle Singers – «Je n'ai rien gardé de classique mais j'ai tout gardé du rythme».

Que ce soit les chansons de son père (Sacré Charlemagne, Pense à moi) ou celles de Serge Gainsbourg (Les Sucettes, Poupée de cire, poupée de son), elle n'a rien conservé de son premier répertoire. «C'est impossible de rechanter une seule de ces chansons. J'étais adolescente et je ne peux pas chanter des chansons que chantait une adolescente. Même si j'ai fait des chansons qui sont vraiment des petits bijoux, de superbes petites chansons – je ne sais pas pourquoi je dis «petites», mais tout ce qui est des années 60 me semble petit –, ça me serait égal si toute cette époque s'effaçait.» Une fois seulement, pour le Concert privé filmé en 1997 par M 6, elle a chanté Attends ou va-t'en, de Gainsbourg.

Car il y a ce choc de 1973, quand elle découvre les chansons de Michel Berger, qu'ils se rencontrent, qu'ils travaillent ensemble, qu'ils s'aiment, qu'ils s'épousent – «Je suis vraiment née à ce moment-là». C'est sa deuxième carrière, la seule qui compte vraiment pour elle. Sept albums couronnés par le succès avec une régularité confondante, une place au sommet pendant une décennie. A écouter son intégrale, on découvre d'autres cohérences que le portrait éclaté laissé par la succession des tubes, à commencer par la gravité des textes de Michel Berger : «Ça ne l'intéressait pas de parler de choses gaies ou de bonheur.» Et, sous des rythmiques qui regardent vers les Etats-Unis, une cohérence de production qui échappe souvent, rétrospectivement, à la malédiction kitsch du son synthétique des années 80.

Ces dernières années, France Gall a conçu un autoportrait télévisé et celui de Michel Berger, supervisé l'intégrale des chansons de son mari et maintenant la sienne. Revenir en scène ? «Pourquoi irais-je me remettre dans le bruit ? Etre essoufflée, être moins que ce que j'étais avant ? Je n'ai pas encore commencé à y réfléchir. Je ne sais pas si je vais aller vers la scène ou vers autre chose dans la musique. J'ai été très occupée ces dernières années. Je ne veux pas remplir l'avenir, je n'en ai pas besoin. Au contraire, je veux le vide devant moi.»

Cinquante-six ans et un ton de bilan définitif. Elle montre son intégrale sur la table. «C'est un combat d'arriver à avoir ça entre les mains, un combat du début à la fin. On ne peut pas faire ce métier en dilettante, on part forcément en guerre. Alors, c'est agréable de déposer les armes.» On la salue. A la porte, elle rattrape le journaliste : «S'il vous plaît, corrigez un mot. Ecrivez plutôt : je crois avoir mérité de déposer les armes.»